Catégories
Uncategorized

Deux façons (pas si) différentes d’être moderne.

Quelques remarques à propos de l’oeuvre d’Ezra Pound et de William Carlos Williams.

Interpréter un texte, ce n’est pas lui donner un sens

(plus ou moins fondé, plus ou moins libre),

c’est au contraire apprécier de quel pluriel il est fait.

Roland Barthes

On ne pourrait commencer un commentaire à propos de Pound et de Williams sans noter que, du moins dans le domaine francophone, le premier sombre de plus en plus dans l’oubli tandis que le second voit sa reconnaissance mieux assurée1, les publications récentes de Paterson chez Corti ou de Al que quiere ! par la maison d’édition « La Nerthe » en sont de beaux exemples. Du côté de Pound, l’édition des Cantos par Flammarion est épuisée. On trouve certes d’autres livres, mais que l’opus majeur soit introuvable en français est à mon sens un signe qui parle de ce désintérêt.

Pound et Williams étaient des amis, ils se connaissaient et se respectaient. On trouve chez Williams maintes traces de cette amitié, de son autobiographie jusque dans sa poésie (par exemple, le poème intitulé A mon ami Ezra Pound). Chez Pound, les allusions à Williams ne manquent pas non plus. Dans les Cantos Pisans, Pound fait allusion au Dr. Williams (Bill Carlos), le cantos se termine d’ailleurs en évoquant une disposition formelle typique de Williams :

        Dans « Le Printemps et l’Automne »

                   il n’y

                     a

                 pas

           de guerres

             justes

Après avoir lu le livre passionnant de di Manno Objets d’Amérique, je suis enclin à voir ce groupe de vers comme un revolver vu de profil. Yves di Manno voit en effet les strophes dans le poème de Williams que voici comme des brouettes vues de profil :

tant de choses

tiennent

à cette brouette

rouge

luisante après la

pluie

parmi les poules

blanches

Autrement dit l’objet du poème, sa référence, coïncide avec sa forme. Le poème devient un objet à son tour. Que la forme visuelle du poème puisse évoquer un revolver n’a rien de fortuit car cette symbiose du contenu, la guerre dans le poème de Pound, et de la forme, le revolver, est caractéristique de la poétique de Williams (mais le revolver n’est absolument pas un motif caractéristique chez Williams).

Ce double exemple montre combien cette relation à la fois amicale et poétique doit inciter à lire en regard l’une de l’autre l’oeuvre de Williams et l’oeuvre de Pound. Certes, l’un choisit le motif de la brouette et l’autre celui du revolver. Le choix souligne leur différent politique d’une certaine manière : la brouette met l’accent sur le labeur (on retrouve alors la sympathie de Williams pour ses clients des quartiers populaires, mais aussi son amour du travail, le sien en particulier), le revolver met l’accent sur la violence. On ne peut au demeurant interpréter le motif du revolver de façon univoque. Si l’on est tenté d’éclairer le motif en le situant dans le tableau de la dérive de l’avant-garde italienne vers le fascisme, on doit aussi pouvoir interpréter le revolver comme le signe de la menace qui pèse sur Pound au moment où il écrit les Cantos Pisans. Lorsque le poète entame la rédaction de ces Cantos, il est prisonnier des américains et enfermé dans une cage construite à l’aide des plaques métalliques qui renforcent la route et facilitent la circulation des chars d’assaut. Il ignore le sort que lui réservent ces geôliers. Le fait que Pound insiste sur le fait qu’il n’existe pas de guerres justes peut sous cet angle de vue être compris comme une tentative d’argumenter en sa faveur. Sous la menace de l’arme, il plaide sa cause. S’il n’y a pas de guerre juste, on ne peut l’accuser d’avoir pris le parti qu’il a pris car la justice n’appartient ni au vainqueur ni au vaincu. C’est ce qu’il semble que l’on peut déduire de l’argument selon lequel il n’y a pas de guerre juste.

Chacun, ils ont opté pour une manière différente, différente en apparence du moins (c’est ma thèse), de fabriquer une poésie américaine. Pound2 a incarné le poète américain se découvrant-révélant, à l’instar des héros du romancier Henry James, par le biais de la tradition culturelle européenne et particulièrement par le biais de la culture italienne. On peut répéter après bien d’autres auteurs que Pound a écrit La Divine Comédie de son temps. On ne peut passer sous silence le fait que Pound aura été un acteur de la modernité de première importance. Il a soutenu et défendu Joyce3, par exemple. Les Cantos appartiennent à ce courant littéraire moderniste qui à la fois modifie en profondeur les formes et malgré tout ancre cette transformation dans un rapport vivant avec la tradition4

Pound pour écrire s’est délocalisé tandis que Williams s’est localisé (il faudrait étayer ici ces catégories). Williams a inventé la poésie américaine dans le sillage de Whitman. C’est du local, du proche, que l’auteur de Paterson est parti pour y revenir sans cesse. Il a vécu à Rutherford dans le New Jersey, là où il est né. Bien que Williams a aussi un peu vécu en Europe, il y a été collégien et y a passé de longs mois, le poète a fait en quelque sorte table rase de la tradition européenne. Table rase qu’il faut aussitôt bémoliser en rappelant qu’il a obtenu un prix pour sa poésie à l’occasion de son recueil consacré aux peintures de Breughel5. Toutefois, ce qu’il cherche et trouve chez Breughel, c’est l’ancrage du peintre dans le quotidien et dans l’observation de son temps. Williams a inventé de nouvelles formes, de nouvelles métriques propres à l’Amérique et aux rythmes modernes américains.

1. Ezra Pound : l’illisible et le scriptible.

L’oubli de Pound s’explique sans doute en partie par son soutien impardonnable à la dictature fasciste italienne, mais il me semble que cette justification ne suffit pas. C’est une hypothèse que je pose avec beaucoup de prudence et de réserve, mais ne pourrait-on pas dire que les choix poétiques de Pound le rangent dans la catégorie des « illisibles », « genre » passé de mode aujourd’hui ? Ici, il faut se rappeler qu’un texte illisible est aussi un texte scriptible si l’on se réfère à Barthes6. Le texte scriptible, c’est le texte qui ne peut être lu mais seulement écrit (ou récrit). Kafka rangeait son roman « Le Château » dans cette catégorie du scriptible lorsqu’il soumettait à son ami Max Brod le fait que son roman n’était pas fait pour être lu mais pour être écrit. Pour ma part, j’explique la jouissance que je tire à la lecture des Cantos par la façon qu’ils ont de manifester leur caractère éminemment scriptible. Si l’on se réfère à la définition que donne Barthes du scriptible, l’on s’aperçoit combien la poésie de Pound matérialise la catégorie du sémiologue. Selon Barthes, le scriptible « c’est nous en train d’écrire ».

Il y a au moins deux aspects7 dans la définition. D’une part, l’accent porte sur le nous et d’autre part il porte aussi sur en train d’écrire. Les Cantos dans la mesure où ils sont d’abord la collecte du texte, du signe, de l’idéogramme, de la parole de l’ensemble de la communauté humaine8 dans toutes ses dimensions sociales, géographiques, historiques, rendent compte concrètement de cet aspect collectif du poème. L’auteur des Cantos est de ce point de vue un nous plutôt qu’un je. Les Cantos ne sont pas l’expression de la subjectivité du poète mais de l’objectivité de la parole humaine. Sous un autre aspect, il faut toutefois souligner le rôle du poète qui dispose, monte cette parole collective sur la page en un certain ordre.

L’autre aspect contenu dans la définition du scriptible met en avant le processus dynamique de l’écriture. Dans la poésie moderne, on voit le poète en train d’écrire en quelque sorte dans la mesure où l’accent de la poétique moderne et moderniste9 est mis sur les ressources propres de la poésie, sur la manière dont elle se fabrique. Dans les Cantos Pisans, Pound met l’accent sur la constitution du poème quand il écrit : « toute chose a une fin (ou un emploi) et un commencement/ Savoir ce qui précède et ce qui suit/ vous aidera à comprendre »10. Ajoutons que deux idéogrammes chinois s’inscrivent dans l’espace de la phrase entre « précède » et « et » et après « suit » et ouvrent un interligne plus large entre le vers commençant par « Savoir » et le vers commençant par « vous aidera ». Pound souligne en introduisant la parenthèse « (ou un emploi) » le fait que tout a un emploi. Il s’agit donc d’employer, d’utiliser le poème. Le mode d’emploi est donné par Pound quand il décrit la règle selon laquelle il faut savoir ce qui précède et ce qui suit pour comprendre. On pourrait dire dès lors que le pragmatique et le sémantique se relancent mutuellement puisque d’un côté l’usage du poème induit sa compréhension et d’un autre côté la compréhension permet d’en déterminer l’usage. Si l’on ne comprend pas le vers, on ne sait pas comment utiliser le poème et inversement, si l’on ne sait pas comment utiliser le poème, on ne peut encore moins le comprendre.

Le rôle des idéogrammes chinois, du moins pour un lecteur lambda ne lisant ni ne pratiquant le chinois, paraît être de dynamiser l’espace poétique, de délier le regard de la rigidité de la lettre latine. De ce point de vue, les idéogrammes accentuent l’impression d’assister à l’écriture du nous en train d’écrire. L’idéogramme rend compte du geste de l’écriture et d’un sujet pluriel en introduisant au sein du caractère latin l’idéogramme asiatique. Sur un autre plan, on pourrait presque dire que l’idéogramme est comme un miroir, un équivalent, voire un modèle graphique du poème. Il donne en tous les cas à voir l’aspect dynamique et assemblé du poème, monté souligne très bien di Manno11. Dynamique car le regard suit les lignes qui composent l’idéogramme avec une certaine fluidité et tout à la fois un certain rythme heurté. Assemblé car les idéogrammes paraissent être un assemblage, un dispositif12 de traits juxtaposés, ajointés. C’est sans doute en ce sens précis que l’idéogramme renvoie à l’allure, à l’aspect des Cantos, eux aussi paraissent fluides, rythmés et heurtés. Eux aussi paraissent être assemblés, ajointés : le poème est constitué d’un ensemble d’éléments hétéroclites13 puisés dans la tradition littéraire mondiale ainsi que dans l’expérience orale quotidienne du langage, soit il s’agit de l’expérience orale du poète, soit le poète rapporte cette expérience. Enfin, comme on l’a déjà implicitement suggéré, l’idéogramme met en évidence l’aspect graphique, l’aspect dessiné, l’aspect visuel du poème14. Mes remarques restent bien en-deçà de ce qu’écrit di Manno à propos des Cantos.

William Carlos Williams : Al que quiere !

Si j’ai proposé de situer les Cantos dans le champ du scriptible, est-ce que je vais situer en regard la poésie de Williams dans le champ du lisible ? Le distinguo de Barthes cesserait-il ici de fonctionner ? L’opposition scriptible vs lisible ne paraît pas marcher avec les poèmes de Williams, du moins dans un premier temps. S’il est une poésie qui semble lisible, c’est bien celle du Dr. Williams. Elle est lisible dans la mesure où beaucoup moins que chez Pound, il est demandé au lecteur d’être averti. Il y a une certaine transparence dans la poésie si on la compare avec celle de Pound. La poésie de Pound arrête le lecteur par une série d’obstacles les plus divers (idéogrammes chinois, langues étrangères, etc.). La poésie de Williams tend, elle, à être prosaïque. Elle parle des choses les plus banales dans une langue qui se veut volontairement populaire, vulgaire au sens où Dante a écrit dans une langue vulgaire ; enfin les vers évoquent souvent la fluidité de la prose Ce qui intéresse le poète, c’est peut-être moins de fabriquer une langue résistant au sens que la manière de montrer, de disposer dans l’espace de la page le poème. La langue est prosaïque car l’attention du poète se déporte vers autre chose : l’inscription du vers dans l’espace.

Ainsi ces deux exemples extraits de Al que quiere ! :

Douce enfant,

petite fille aux jambes fuselées

tu ne peux deviner les pensées

que je tisse autour de toi.

Ou bien :

Si je la croise

au coin de la rue

un fichu imbécile

le racontera

au vieil homme et

elle fichera le camp.

Si la poésie de Williams semble se lire de façon plus directe, plus fluide, il n’en demeure pas moins que si on s’en tient à la définition que donne Barthes du scriptible (nous en train d’écrire), on peut suggérer alors que la poésie de Williams est aussi de l’ordre de cette catégorie dans la mesure où le poète a eu à cœur de faire parler dans le vers la communauté. Son poème Paterson, par exemple, est une mise en vers de la ville où il vit. Les principes de la poésie chez Williams sont énoncés dans le poème A un disciple solitaire15, c’est-à-dire dès les débuts de son œuvre. Ces principes sont les suivants : remarquer, observer, comprendre, voir. La sensibilité scientifique de Williams transparaît dans cet art poétique. Le poète expose le type de rapport qui s’instaure entre la poésie et la médecine dans le chapitre 43 de son autobiographie16. Il faut prendre garde à ne pas lire les principes poétiques de Williams comme des principes visant à un type de connaissance semblable au type de connaissance scientifique. Williams vise à la présence. On comprend le sens exact des principes en lisant ces quelques lignes extraites de l’Autobiographie, p.332 :

Leur présence même supprimait le besoin de les « étudier », c’est-à-dire de les analyser systématiquement afin de percer leur mystère. Ils étaient, vivants, le mystère que toute ma vie j’ai, au prix de mille peines, cherché à percer, et lorsqu’ils se dérobaient, j’essayais de consigner noir sur blanc ce que j’avais pu observer : car c’est une façon de cerner la vérité.

On constate dès lors, l’extrême cohérence qui se montre entre les principes énoncés dans un poème situé chronologiquement parlant et les phrases de l’autobiographie située plutôt en fin de l’oeuvre. On peut à présent reprendre de façon un peu plus nuancée le propos tenu quant à la présence. Si l’on entend correctement ce que Williams nous dit dans son autobiographie, l’écriture du poème conçu comme résultat d’une observation tient lieu de la présence qui se dérobe, s’est dérobée. C’est lorsqu’ils se dérobaient que le poète essayait de consigner noir sur blanc, etc. Ainsi se négocie la présence de la communauté au cœur de la poésie de Williams.

L’autre facette du scriptible, le fait qu’il s’agisse de montrer nous en train d’écrire mais ici le nous doit être entendu dans toute son ambivalence référentielle, à la fois exprimant la collectivité dans laquelle s’inscrit l’auteur et expression de sa modestie refoulant la singularisation de l’écriture – s’affiche par exemple de façon ironique et amicale dans le poème précisément intitulé Poème17. Il s’agit d’un poème consacré à un ami poète dont Williams ne partage pas les vues. Un tel poème est une invitation à examiner dès lors les vues poétiques de Williams, bref la façon qu’il a d’écrire comme il écrit. Autrement dit, ce poème Poème est une invitation à entrer dans les vues du poète. Voir chez Williams est une faculté centrale comme on l’a suggéré ici plus haut en début de texte.Le poème chez Williams se voit autant qu’il se lit. Entrer dans les vues du poètes, c’est entrer littéralement dans sa poésie.

Ce ne sont que quelques remarques générales. Le mieux est d’aller y voir soi-même. Néanmoins, pour conclure, je soulignerais le fait qu’avec des outils poétiques différents, Pound et Williams ont néanmoins cherché à rendre compte compte chacun de l’humanité de façon moderne. Par l’image pour l’un (l’idéogramme plus précisément), par l’objet pour l’autre. L’un est demeuré dans son pays, l’autre s’est exilé. Malgré tout, il me semble qu’une manière pas trop incorrecte de regarder la poésie américaine, la poésie moderne, est de concevoir l’une en vis-à-vis de l’autre, la poésie de Williams et de Pound. Ce faisant, c’est tout un large registre de l’écriture moderne qui se déploie sous les yeux. Indubitablement, ils sont l’un et l’autre des bornes du champ poétique de la modernité. Ils ont ouvert ensemble une question qui demeure la nôtre : quel devrait être le lieu où j’écris, le lieu où je crée ? Selon la réponse que l’on donne, on n’est pas le même genre de poète, on n’écrit pas les choses de la même manière, bref entre le lieu et la forme, entre le lieu et le dispositif, il y a un rapport étroit. L’un détermine l’autre, ou du moins agit sur l’autre.

1Toutefois selon Yves di Manno, la France résiste à l’oeuvre de Williams.

2Je renvoie le lecteur au texte que di Manno consacre à Pound dans ses Objets d’Amérique.

3Voir la correspondance publiée par Forest Read au Mercure de France.

4Lire à propos du rapport que le modernisme entretient avec la tradition les remarques très intéressantes de Cavell dans Dire et vouloir dire, p.336 : « l’apparition du moderne dans l’art est un effort non pas pour rompre avec la tradition, mais pour garder foi en elle ».

5Lire le très beau recueil Asphodèle suivi de Tableaux d’après Breughel. Le livre existe au format de poche, il est publié par la maison d’édition Points

6Œuvres complètes, vol III p.122

7cf. les réflexions de Wittgenstein à propos de l’aspect dans Les recherches philosophiques et le commentaire de Christiane Chauviré à ce propos.

8Les mots de la Tribu comme le dit si justement di Manno.

9Lire Cavell à propos du modernisme. Dire et vouloir dire.

10Cantos Pisans trad. Denis Roche

11Voir OA p.64.

12Voir le livre de Christophe Hanna Nos dispositifs poétiques, livre dans lequel Hanna définit le dispositif comme « agencement de pièces rapportées, de natures différentes, composées dans le but de produire un effet, de « fonctionner ».

13Le cycle des Eglogues de Renaud Camus procède aussi de cette poétique de la juxtaposition et de la reliure.

14Voir aussi les ouvrages de Jacqueline Sudaka-Bénazéraf à propos des rapports qui se tissent entre la lettre et le dessin. Ainsi que les ouvrages fondamentaux d’Anne-Marie Christin.

15Al que quiere ! p. 88.

16Voir l’autobiographie de William Carlos Williams, p.330.

17Poème / recevant avec grand / retard une carte / d’un poète que j’adore / mais / dont je ne partage pas les vues / quant à / la technique poétique / moderne / je fus très ému / d’avoir / de ses nouvelles bien / qu’il ne transige sur / ce point ni / qu’il en soit bien sûr / conscient / peu importe / son style / a d’autres vertus / peu ordinaires / qui me ravissent

3 réponses sur « Deux façons (pas si) différentes d’être moderne. »

Ce lien entre Pound et Williams est en effet assez évident.
Une question qui m’intéresse (et j’aimerais savoir ce que vous en pensez) est celle qui sous-tend le « nous » dont vous parlez assez régulièrement et qui m’apparaît assimilable à la notion de peuple. Ces deux auteurs, par leur pratique d’écriture, me semblent l’interroger bien que de manières différentes.
Pour Williams c’est l’émergence d’un peuple américain qui serait visée. Et par là même la nécessité pour Williams (à la suite de Whitman) d’inventer ce qui serait une « langue » proprement américaine, la langue d’un peuple en devenir.
Alors que chez Pound ce peuple existe déjà mais il faut le retrouver dans toute sa grandeur. Ce qui expliquerait (peut-être) 1: la nécessité d’un retour vers le lieu de la fondation de ce peuple, l’europe.
2: un retour vers une tradition littéraire (latine) à laquelle il se rattache plus fortement que ne le fait Williams.
3: une dérive politique certaine dont je ne suis pas sûr que Pound mesurait tous les enjeux. Mais il me semble qu’il a adhéré au fascisme italien parce que ce moment politique lui apparaissait comme celui d’une recréation d’un peuple, peuple dont il se voulait le poète.

Tout d’abord, je vous remercie. Votre intervention est la bienvenue, elle précise ce que je laisse dans le flou en quelque sorte. Avant de répondre, il faut souligner le fait que je ne considère pas avoir découvert l’Amérique. Pound et Williams, même s’ils sont mal connus et pas assez traduits et publiés sont cependant connus. Au moins, chacun connaît ou a déjà lu ou entendu parler des deux poètes. Pour dire les choses simplement, ils appartiennent au domaine de la culture générale (ou le devraient).
Je vais malheureusement vous décevoir. Vos questions montrent que vous en savez bien plus que moi à propos de Pound et de Williams. Il m’est impossible d’apporter plus de précision à votre analyse très intéressante du rapport entre le « nous » et le « peuple ». Toutefois, je vais essayer de formuler une ou deux remarques. A propos de Pound, ne pourrait-on voir en sa posture, la posture caractéristique de l’avant-garde qui se conçoit comme investie d’une mission : éclairer le peuple momentanément aveuglé ? Mais ici je perçois une difficulté, difficulté typique de ce genre de situation. Quel rapport peut-on ou doit-on instaurer entre les discours lus à la radio fasciste par Pound et les Cantos? Il y en a un, c’est Pound lui-même, mais encore ? Lorsque Pound pratique la réécriture. Lorsqu’il assemble, lorsqu’il monte le texte des Cantos, il met en évidence l’aspect collectif du texte moderne. Pourtant, on peut aussi proposer l’idée selon laquelle assembler des morceaux épars en un tout, c’est souligner la singularité très fortes des parties qui composent le tout. Autrement dit, la société qui se montre dans les Cantos Pisans est une société composée de singularités très marquées. Qu’il s’agisse des interpellations les plus populaires ou qu’il s’agisse des idéogrammes. Ce que je voudrais suggérer ici, c’est le jeu qui demeure dans la reliure de l’ensemble. Chaque morceau continue d’avoir sa vie propre. Du moins, c’est ainsi que je ressens le texte. En fait, ce que je tente de dire est la chose suivante. D’un côté, il y a les intentions du poète que vous soulignez : s’inscrire dans une tradition et rénover la culture ; ces intentions peuvent être dévoyées par une méprise du poète qui croit voir en un régime politique particulier, le fascisme dans le cas de Pound, le vecteur de cette renaissance. D’un autre côté, il y a le texte comme objet en partie libéré des intentions du poète. Est-ce que les deux dimensions se recouvrent parfaitement ? Je n’en suis pas convaincu. La posture fasciste du Pound éructant à la radio ne semblent pas se confondre avec la posture de l’auteur des Cantos. Dans les Cantos, je retrouve cette très vieille volonté de la poésie d’inscrire sur la page la diversité linguistique et sociale telle qu’elle s’exprime chez Dante, par exemple. arrivé en ce point, tout ce que je peux ajouter est que le poète est faillible. Il peut se méprendre lourdement sur les limites de son pouvoir. Les limites n’excèdent pas ou ne devraient pas excéder le texte qu’il écrit. En somme, s’il s’agit de mettre en évidence le caractère collectif du texte, il ne s’agirait pas d’en profiter pour ensuite passer du texte à l’exercice d’un pouvoir sur ce collectif. Le poète montre que la langue est le fait de tous. Montrer cela, ce n’est pas rien. C’est autre chose de réclamer que le poète parle au nom de tous. C’est une confusion dangereuse. Le poète ne devrait parler qu’en son nom propre. S’il montre le collectif agissant dans la langue, il ne le représente pas. Le poète n’est pas un élu du peuple. Il arrive qu’il le devienne, mais en d’autres circonstances. Il semble bien cependant que dans le cas de Pound, montrer le nous agissant dans la langue par le biais de la pratique poétique n’a pas suffit. Pound avait le projet d’une renaissance. Qu’un poète si sophistiqué (et si brut aussi en un autre sens) ait cru percevoir dans le fascisme un vecteur de cette renaissance demeure un fait sinistre et troublant. Pour autant, Pound aura été pour la poésie ce qu’un Joyce aura été pour la prose.
Quant à Williams, en effet, il y a le désir d’inventer une poésie propre à ce pays-continent qu’est l’Amérique. Le caractère collectif de son oeuvre apparaît, me semble-t-il, le mieux dans son ouvrage intitulé « Au grain d’Amérique ». Contrairement à Pound, Williams reconnaît une origine dans la diversité de la rencontre créée par les colons et les indiens. Ma lecture de Williams est récente et très lacunaire (même en anglais, il n’est pas facile de trouver ces livres), mais il me semble que Williams utilise peu le mot de « peuple ». Il insiste plutôt sur les traits singuliers des personnes (mais pas dans le sens individualiste). Dans son autobiographie, il y a l’évocation des cérémonies festives au cours desquelles il est couronné poète par ses amis. Mais il n’est pas dupe de cette reconnaissance. Il ne me semble pas qu’il en vienne à considérer qu’il parle au nom du peuple qui le reconnaît. Le désir de créer une langue américaine propre ne se confond pas avec le désir de dire quelque chose au nom des Américains. C’est plutôt la création d’une langue et d’une culture pour les Américains. Ceci étant dit, Williams ce faisant s’inscrit dans le courant de son temps qui fait que les artistes, les peintres, les écrivains, les poètes, prennent conscience d’une singularité américaine. L’expressionnisme abstrait s’inscrit dans ce processus de singularisation. Il faut aussi mettre dans la balance la dimension critique de l’oeuvre de Williams. Si d’un côté, il fait l’éloge de l’Américain populaire, il n’hésite pas à dire son fait à l’Amérique et à dénoncer les travers. Son analyse de la chasse aux sorcières met en relation ce qui s’est pas passé au temps des colons avec ce qu’il a vécu dans sa chair puisqu’il a été victime du macartisme. Williams tente de réinventer une autre Amérique sans pour autant se voiler la face sur l’Amérique réelle. La posture de Williams est totalement différente de celle de Pound de ce point de vue. Williams est un citoyen engagé dans la vie de la cité. Il est médecin dans les quartiers populaires. Pédiatre, il donne directement naissance aux Américains en quelque sorte. Il est moins au service d’un projet de renaissance qu’au service des êtres humains. Son propos est moins abstrait peut-être que celui de Pound. Le peuple dont il parle, il le côtoie et le soigne (sans illusion aucune sur la cure médicale). Il me semble que, contrairement à Pound, Williams demeure toujours dans les limites de l’action poétique. C’est un vieux débat délicat : le rapport entre l’action poétique et l’action politique. Mon point de vue est que l’on gagne beaucoup à ne pas les confondre. Ce qui ne signifie pas que l’action poétique ne soit pas dénuée d’accents politiques. Il y a sans doute tout autant une politique de la forme qu’une poétique de la forme.
Comme vous pouvez le remarquer, j’éprouve beaucoup de difficultés à relier le nous et le peuple. Si d’un côté, je pense que l’expression créative est autant expression d’une collectivité que d’une singularité (tension constante entre les deux), d’un autre côté, le mot « peuple » m’effraie quelque peu (à cause de ce que l’on peut en faire politiquement et de ce que l’on en a fait). Yves di manno parle de la tribu. Pourquoi pas tribu au lieu de peuple ?

Il est vrai que j’ai pu être un peu brutal dans la formulation de la relation qui pourrait exister entre nous et le peuple. Il ne m’intéressait pas non plus de l’affirmer nettement. Ce que je visais était plus fortement quelle énonciation du peuple se dissimule derrière ces deux écritures et écrivains afin de cerner un peu mieux la question du peuple (s’il y en a une) dans la(es) modernité(s). Mais je crois effectivement que vous avez raison quand à la « frayeur » que peut provoquer le mot peuple. D’ailleurs je ne crois pas qu’ un peuple existe, mais que celui-ci est toujours en devenir. Et que ses rares apparitions tout au long de l’histoire ne font à chaque fois que le renvoyer à un horizon toujours plus lointain. Alors oui, pourquoi pas l’idée de tribu (je l’avoue, je n’ai pas encore lu Objets d’amérique, mais peut-on ouvrir cette notion de tribu à celle de communauté), d’autant plus que Lautréamont en parlait déjà quand il annonçait « que le poète doit être le plus utile des citoyens de sa tribu ». Mais la tribu ne propose-t-elle pas déjà en elle-même une certaine prédisposition au politique, tout du moins à une organisation de ce type, que la notion de peuple n’engage pas aussi fortement?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s