Questions de méthode I.

Le geste théorique donne-t-il lieu à un tracé en positif ou en négatif ?

Le commentateur n’est

certainement pas un homme

dépourvu de préjugés.

Michel Charles

  1. Localisation d’un conflit

Le geste traçant de la théorie est-il un geste qui ajoute ou un geste qui retire ? Une autre manière de poser la question pourrait consister à se demander si la finalité de la théorie est d’adjoindre du sens à l’oeuvre ou bien de creuser l’oeuvre afin d’y laisser circuler du sens1 , sens qui ne serait ni contenu dans l’oeuvre ni projeté sur l’oeuvre, mais résulterait essentiellement de l’interaction du lecteur avec ce qu’il lit ? Une telle question n’est pas neuve. On la trouve déjà formulée dans le Syntagme 5 de Jean Peytard quand celui-ci oppose la sémiotique différentielle qu’il promeut à la sémantique modélisante de Greimas. L’opposition étant posée en termes polémiques ( Peytard, 2001, p. 28), il convient d’y revenir, cette fois avec l’esprit de conciliation que seul le temps qui a passé peut procurer.

Cependant avant de prendre la mesure exacte des données du conflit, il convient de mettre à plat ce que signifient et « la sémiotique différentielle » et « la sémantique modélisante ». Faute de quoi, on ne comprendra rien à la nature du conflit. Ensuite, l’on essayera de faire la part des choses et l’on tentera de proposer une version alternative et apaisante à cette apparente antinomie. Car, au fond, est-on vraiment obligé d’opter pour l’un contre l’autre ? N’y a-t-il pas moyen de jouer l’un en complémentarité de l’autre ? Ou pour mieux dire, l’un et l’autre n’engagent-ils pas par des chemins autres vers des découvertes différentes, mais qui pourraient s’éclairer mutuellement ? Ou encore, faut-il opposer « méthode » et « démarche » (Peytard, 2001, p. 27) ? « Carte » et « calque » ? Traçage et décalque ?

Mais tout d’abord, quelques repères :

  1. Une brève approche de la sémiotique différentielle suivie d’une brève approche de la sémantique modélisante.

 2.1 La sémiotique différentielle : une démarche, une carte.

La sémiotique différentielle se propose de relever dans le texte par le biais d’une lecture-analyse les variantes, les différences, pour y déceler la « mouvance sémantique » (Peytard, 2001, p.28). Ces différences, Jean Peytard les nomme également des « entailles ». Ce sont ces marques qui induisent dans le texte les significations (le sens des termes) et les valeurs (le contraste entre les termes, par exemple : très schématiquement parlant, la valeur du terme « blanc » ne peut être obtenue qu’en contraste du terme « noir »). Les valeurs ni les significations ne sont présumées, elles n’apparaissent que dans le déroulement de la lecture-analyse.

Dans la perspective sémio-différentielle, le texte peut être conçu comme un tableau. Sur la page, le texte se donne à lire selon deux axes complémentaires. Soit, et d’abord, dans le cas du français, selon l’axe horizontal de l’abscisse qui ordonne la successivité des mots sur la même ligne avec retour à gauche, aligné et régulièrement décalé d’un même interligne sur le premier mot de la ligne précédente. Retour dont la régularité met en avant l’axe vertical de l’ordonnée par accumulation des lignes disposées selon les contraintes choisies de la mise en page.

Le fait de concevoir l’aire d’écriture comme un tableau introduit l’analogie de la cartographie. La lecture sémio-différentielle opérerait sur la surface textuelle à la façon d’un tracé sur une carte. Cette comparaison permet de mieux comprendre que, selon ce tropisme tabulaire et cartographique, l’unité scripturale ce n’est ni le mot ni la phrase, mais bien l’espace de la page. Autrement dit, l’écriture est conçue avant toute chose comme une spatialisation. L’unité de mesure de cette mise en espace est la page. Dans ce cas, la carte est bien le territoire puisque le texte est cette page-carte où le regard du lecteur se déplace. La page passe alors du statut de support à celui de signifiant dans la mesure où l’espace de la page intervient matériellement dans la production du sens textuel si l’on passe d’une lecture linéaire à une lecture tabulaire de la page.

La lecture tabulaire induit une pluralité de déplacements possibles : en suivant l’axe de l’abscisse, en suivant l’axe de l’ordonnée, en suivant l’axe oblique du haut vers le bas (lecture en diagonale), lecture en boucle partant d’un point et y revenant. La progression dans l’espace textuel peut se faire quant à elle selon deux modes : par successivité, les jalons de la lecture se suivent dans le texte, ou par fracture, les jalons sont éloignés dans le texte.

La lecture-analyse sémio-différentielle tend ainsi à se présenter plutôt comme une démarche qui s’exprime par déplacements successifs ou brisés, heurtés, dans l’espace tabularisé du texte-carte-tableau. Le sens se construit par le fait même du déplacement. Il n’est pas donné d’emblée. Il est dans ce cas plutôt une résultante qu’une présupposition. Il s’agit moins d’expliquer le texte que de le parcourir. C’est pour cette raison que la sémiotique différentielle s’oppose totalement (en apparence du moins) à l’idée d’un calque préétabli que l’on disposerait sur un texte pour le « faire parler » et l’expliquer ce faisant.

 2.2 La sémantique modélisante : une méthode, un calque.

La sémantique modélisante procède tout autrement. Il suffit de se reporter au livre de Louis Hébert intitulé Dispositifs pour l’Analyse des Textes et des Images2 pour s’en rendre compte. Dans la filiation de Greimas, Hébert rassemble dans un effort de synthèse à la fois remarquable par sa clarté et son efficacité un ensemble de dispositifs analytiques destinés à « faire parler » les textes et les images. La richesse des dispositifs qui explorent de très nombreuses relations sémantiques sur plusieurs plans différents montre d’emblée combien cette méthode permet de produire une analyse fine et toute en nuances.

Les dispositifs ont pour socle la notion de structure. C’est donc aussi à une réévaluation de cette idée que le livre de Louis Hébert se consacre. La notion de structure aura il est vrai très tôt posé problème. Emile Benveniste évoque déjà les difficultés de cette terminologie dans le chapitre VIII des Problèmes de linguistique générale intitulé « Structure » en linguistique. Les guillemets que Benveniste prend la précaution de poser pour entourer le terme « structure » montrent d’emblée que pour le linguiste lui-même le terme ne va pas de soi et qu’il convient de le manipuler avec prudence. Dans ce texte publié en 1966, Benveniste met en avant la notion de système pour encadrer la notion de structure (Benveniste, 1966, p.91). Pour sa part, plus de quarante ans plus tard, en réévaluant cette notion, Hébert définit la structure comme une unité signifiante décomposée en termes unis par au moins une relation (Hébert, 2009, p.9). Que cette réévaluation puisse avoir lieu montre que le climat théorique s’est apaisé en ce qui concerne la question « structuraliste ». Pour le plus grand profit de celles et ceux dont le métier ou/et la passion est de lire et regarder les images et les textes.

A partir de cette définition de la structure, Hébert déploie tout un ensemble de relations sémantiques (comparatives (A en fonction de B) et présencielles (A suppose B)) qui s’ordonne selon différents plans (figuratifs, thématiques, axiologiques) et qui s’exprime selon une grande variété de schéma (tableaux, diagrammes et carrés sémiotiques). Les relations et les schémas modélisent, et anticipent donc, les possibilités qu’il existe dans les textes et les images un certain nombre de certaines relations sémantiques.

Le schéma le plus caractéristique et le plus connu de cette sémio-sémantique modélisante est le carré sémiotique. Il s’agit en réalité plutôt d’un rectangle dont chaque côté contient un terme en opposition à celui situé sur l’autre côté. Faisant jouer les quatre côtés de la forme géométrique, le « carré » permet de visualiser des oppositions à quatre termes.

Il est important de noter que la diversité potentielle de la combinatoire des oppositions du carré sémiotique n’est pas nécessairement réalisée dans une production sémiotique donnée (Hébert, 2009, p. 36). Le carré sémiotique permet donc de faire un « calcul » logique d’un ensemble de relations sans que cette variété relationnelle ne se retrouve dans l’image ou le texte analysé qui ne réalise pas nécessairement toutes les relations (sauf à imaginer un texte ou une image qui se donnerait comme programme de réaliser un ensemble d’oppositions préalablement établies par un carré sémiotique).

Du point de vue de la sémiotique différentielle, c’est sans doute ce qui pose problème, cette façon d’anticiper le sens du texte ou de l’image, de le « calculer ». On voit bien de plus, tant les deux démarches sont soutenues par une visualisation de leur logique conceptuelle, le tracé d’un côté, le carré (rectangle) de l’autre, que la posture vis-à-vis des objets soumis à l’analyse est radicalement antagoniste. Le tracé se veut démarche non préalablement déterminée sur la surface d’un texte-carte-tableau. Le carré se veut calque de repérage et d’anticipation que l’on pose sur la surface textuelle ou visuelle afin de l’expliquer. Dans un cas, le sens paraît inachevé, en pointillés, entièrement dépendant des déplacements à l’intérieur de la surface textuelle-visuelle. Dans l’autre cas, le sens est plutôt vérifié comme l’on vérifie d’après un calque la justesse d’un dessin.

  1. Le tracé du carré, un cadre provisoire.

Ces deux logiques sont-elles absolument inconciliables ? Autrement dit, devrait-on se passer de l’intérêt d’utiliser les « calques » de la sémiotique modélisante qui ont les vertus de dessiner par avance un champ sémantique potentiellement présent dans l’oeuvre ? Et dans le cas où la réponse serait négative, devrait-on dès lors écarter la démarche sémio-différentielle dont, par exemple, la mise en évidence du rôle des variantes dans un texte n’est pas le moindre des intérêts ?

Mais pour mieux négocier ce conflit et l’apaiser, il faut prendre une perspective légèrement autre. La question est de savoir finalement si le sens peut anticiper la lecture ou s’il doit en résulter, ne serait-ce que partiellement en pointillés ? Autrement dit, il s’agit de savoir dans quelle mesure l’ordre du texte s’accorde à l’ordre du regard qui le scrute ? Posé en ces termes le débat paraît tout différent.

Au fond, il ne s’agit de rien moins que d’assumer le fait que nous abordons un texte ou une image muni de préjugés plus ou moins sophistiqués, selon que l’on est un lecteur amateur ou un professionnel de la lecture-analyse, qui déjà avant même que nous ayons parlé ou écrit tendent à formaliser le sens qui va prendre corps dans le commentaire. Dans un article du numéro 59 de la revue Poétique, Michel Charles esquisse la théorie de ce qui va devenir la théorie littéraire des textes possibles3 en montrant que le commentateur trace préalablement « une sorte de cadre » provisoire et arbitraire qu’il va promener sur le texte commenté (Charles, 1984, p.268). Sous cet aspect, ce qui distingue la sémiotique différentielle de la sémantique modélisante perd de son importance car l’arbitraire des oppositions du carré sémiotique vaut bien l’arbitraire des cadrages sémio-différentiels sur les variantes de tel texte dans telle œuvre. Le commentaire « construit » un texte possible et par extension le sens de ce texte possible. Ce qui signifie dans cette perspective que la pratique théorique du commentaire ou de la lecture-analyse assume sa part de créativité, qu’elle passe par un « calcul » préalable des relations sémantiques (Hébert, 2009, p.31) ou qu’elle passe par des cheminements à la surface textuelle en quête des « entailles » (Peytard, 2001, p.28) ou des « dysfonctionnements » (Charles, 1984, p.282), il importe d’abord d’avoir conscience des préjugés que cela constitue.

Pour conclure et pour répondre à la question qui ouvrait ce texte, on pourrait dire que la réponse varie selon le choix méthodologique. Si l’on opte pour un « calcul » sémantique modélisant, le tracé est en positif, il dispose son calque sur le texte, si l’on opte pour le tracé sémio-différentiel, il est tracé en négatif dans l’espace intercalaires qui s’ouvre entre les variantes. Ce qui importe est de savoir que ce tracé d’une part construit un texte possible et qu’il est d’autre part (partiellement) arbitraire et provisoire.

1On pourrait tout aussi bien faire le procès éternel de la théorie qui vient plaquer de force son sens sur l’objet de son analyse. Mais n’est-ce pas une manière quelque peu injuste de poser le problème crucial pour toute théorie, c’est-à-dire le risque toujours présent de « figer » la vie de l’objet analysé dans des catégories qui lui sont imposées quand il n’en demandait pas tant. Ne convient-il pas de se demander plutôt quel type de relation la théorie devrait entretenir avec les objets qui la concernent pour éviter cette situation de forçage ?

2Des résumés du livre très utiles peuvent être consultés sur le site http://www.signosemio.com/ mentionné dans l’onglet « liens utiles » de l’atelier.

3 S. Rabau & M. Escola, ” Inventer la pratique : pour une théorie des textes possibles “, La Case blanche. Théorie littéraire et textes possibles, Actes du colloque Fabula à Oléron, P.U. Reims, 2006.

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