Traçages

 Esquisse d’un tracé de la théorie.

  1. Un premier traçage, ouverture.

1.1 Amorce

En tant qu’elle est une écriture, la théorie possède son propre tracé. Un tracé suppose un geste de traçage (donc une pratique). Un geste suppose un corps. La théorie a donc un corps. La pratique de la théorie ne se limite pas à une activité intellectuelle pure contrairement au stéréotype convenu de l’intellectuel en chambre. Elle s’accompagne d’opérations diverses : études, lectures, recherches, échanges.

Le traçage théorique se nourrit aussi et peut-être avant tout de lectures-analyses. Chemins de l’oeil, investigations, sur la page ou sur l’écran. Chemins tout d’abord errants et ensuite se faisant plus précis, plus aigus les regards qu’on y lance. Mais le tracé de la théorie passe aussi par des lectures d’autres textes théoriques, des reconnaissances, au sens ambivalent du terme, c’est-à-dire que l’on explore un terrain et qu’aussi bien on en reconnaît la nature (il y a des terrains vagues, des stériles, des impasses, des détours et des raccourcis, des qui ne disent rien, des qui révèlent dans des fulgurances, des où l’on se perd et d’autres encore à répertorier).

1.2 Contours

Lorsque l’on envisage le champ de vision qui s’offre à notre regard la vue ne s’arrête pas là en un point exactement déterminé. Certes, tel obstacle empêche de voir plus loin, mais les clôtures du champ de vision n’en paraissent pas moins vagues. Les contours de notre champ perceptif sont flous et indéterminés. Il en va de même dans le champ théorique, ses bordures ne parviennent pas à être tracées au cordeau. Un champ théorique tend toujours à déborder dans des champs connexes. D’où le risque de digressions épuisantes. Mirages d’une vérité sans cesse reportée aux champs connexes (je ne crains pas les répétitions).

Et d’autre part, on n’en épuise jamais la profondeur, l’horizon recule quand on avance. Le tracé du champ théorique demeure ainsi ouvert et inachevé. A peine quelques pointillés, quelques traits et des suspens. Aux autres qui le désirent d’en reprendre l’arpentage.

1.3 Repères, première approche du domaine

Toutefois, l’indétermination d’un champ théorique peut être diminuée en s’aidant de point de repères. Prenons-les, quelques-uns suffisent dans un premier temps, par ordre chronologique et très (trop peut-être) schématiquement, mais c’est pour introduire sans saturer.

Dans De la grammatologie, ouvrage déterminant de Jacques Derrida pour le champ des recherches visuelles, l’écriture, et plus précisément la trace de l’écriture, retrouve droit de citée et cesse d’être considérée comme un phénomène secondaire de représentation du langage.

A peu près vingt ans plus tard, dans un article clair et concis de la revue Poétique, Jean Gérard Lapacherie développe la notion de grammatextualité (ou grammaticité). Notion qui prend en charge « les traces (ou tracés), déposées sur un support quelconque » et qui « définissent un mode d’existence scripturaire du texte, qui est ainsi constitué par un réseau de traces disposées en figures diverses ». 1La figuralité de la lettre peut à présent être étudiée avec plus de soin et de précision.

On avance vers la fin du siècle et c’est Anne-Marie Christin qui donne à l’intervalle, au vide entre les tracés, toute son importance. En proposant la notion de la « pensée de l’écran », l’auteure suggère que ce qui prime aussi bien en ce qui concerne l’image que l’écriture, c’est l’invention de la surface qui implique toujours le cadre, même virtuel. Surface sur laquelle les figures à travers le vide qui les sépare peuvent ébaucher un système du sens. Finalement, entre l’alphabet et l’idéogramme, entre la lettre et l’image, il y a moins une séparation radicale qu’une série graduelle de glissements. De même l’image peut être conçue chez Nelson Goodman dans une catégorie générale et fédératrice comme un symbole et dialoguer avec d’autres symboles, les lettres par exemple.

L’écriture peut ainsi mettre en évidence le rôle déterminant de l’aspect visuel de son signifiant, cette partie du signe qui s’inscrit matériellement sur le support et le marque. Jacqueline Sudaka-Bénazéraf prolonge ces recherches visuelles en montrant combien dans le texte de Franz Kafka la lettre est ambivalente étant soumise à une très forte pulsion graphique et scopique. Dans le roman de Kafka, la lettre « K » devient un personnage écartelé s’en remettant aux autorités du Château, à moins qu’il ne les défie ou ne lance un appel au lecteur.

Reste encore à évoquer une notion déterminante proposée par Philippe Marion : la graphiation, c’est-à-dire le tracé considéré du point de vue de son énonciation. Où l’on retrouve le geste et par conséquent le corps.

Des recherches de Jacques Derrida aux recherches de Jacqueline Sudaka-Bénazéraf en passant par les recherches de Christin, Lapacherie, Goodman et Marion, un champ théorique s’est ouvert, un champ consacré à la reformulation des relations intersémiotiques entre le mot et l’image. Loin de moi l’idée de prétendre que cette très brève ouverture puisse représenter une histoire de ce champ, je n’ai fait que suggérer quelques points de repères qui m’ont éclairé et dont, me semble-t-il, la lecture me paraît incontournable en ce qui concerne une première approche du champ des recherches visuelles. Champ auquel l’atelier théorique que j’inaugure avec ce texte souhaite contribuer.

1.. Jean Gérard Lapacherie, “De la grammatextualité”, in Poétique n°50, Paris, Seuil, 1984.

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