TEXTES Z’ANTISTES

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« L’art est de la pensée au moyen d’images » ; cette phrase est fautivement attribuée à Victor Chklovski sur le dos de couverture du livre « L’art comme procédé » publié par Allia. Cette erreur attribue à l’auteur une conception qui n’est pas la sienne. C’est Alexandre Afanassièvitch Potèbnia qui défend cette idée, ce que le lecteur apprend dès la première page du livre. Des guillemets auraient prévenu cette confusion. Pour Chklovski, il s’agit tout au plus d’un lieu commun de lycéen. D’une part, Chklovski montre que l’image n’est pas un trait caractéristique de tout le domaine artistique (certaines expressions artistiques se passent de l’image), d’autre part il constate que la création poétique consiste plus à redisposer des images qu’à en créer (ce qui devrait toujours inciter les artistes à la modestie).

Pour Chklovski, « le but de l’art est de délivrer une sensation de l’objet » et non pas de concevoir une pensée en image. Cette sensation est définie comme une « vision et non pas comme une identification de quelque chose de déjà connu ». Autrement dit, l’image ne vise pas à confirmer un objet dans son caractère propre, dans son identité. Selon le théoricien formaliste russe, l’image d’un arbre ne viserait pas à confirmer en moi la notion d’arbre que je connais. Ou, pour dire les choses en termes sémiotiques, la relation référentielle, le signifié, ne sont pas ce qui caractérise en premier lieu une image. Si dans l’image d’un arbre, ce n’est pas l’arbre qu’il importe d’identifier, en quoi consiste la vision de l’image dès lors ?

Pour Chklovski, « le procédé de l’art est le procédé “d’étrangisation” des objets, un procédé qui consiste à compliquer la forme, qui accroît la difficulté et la durée de perception, car en art, « le processus perceptif est une fin en soi ». On peut à présent mieux saisir la conception de l’image de l’auteur formaliste russe. Si le processus perceptif est une fin en soi, alors l’image contrairement à la sentence liminaire ne se conçoit pas comme un outil de pensée, mais comme un objet perceptif à part entière. Pour revenir à notre exemple de l’image d’un arbre, du point de vue de Chklovski, l’image en dit moins sur l’arbre que sur elle-même. W.J.T. Mitchell bien plus tard, dans son ouvrage capital « Iconologie » , soulignera que n’importe quelle image peut être utilisée comme exemple de ce qu’est une image et peut donc être, à ce titre, considérée comme une metapicture, c’est-à-dire une image qui dit quelque chose des autres images. Nelson Goodman à propos de la référence soulignera quant à lui que n’importe quelle image peut se rapporter à n’importe quel objet, autrement dit que l’identification est relative et culturellement déterminée.

Ce qui me paraît important dans la critique formaliste de Chklovski, c’est son insistance sur le côté concret de l’image et par extension de l’art lui-même. L’art n’est plus une pensée mais est d’abord un objet ou un processus, un objet (ou un processus) dont la signification est aussi déterminée par le lecteur ou le spectateur. Lecteur ou spectateur qui peut s’en emparer pour redisposer à sa guise les éléments constitutifs de l’objet (ou du processus) et devenir à son tour un acteur artistique à part entière (il va de soi que toute « redisposition » n’a pas la même valeur ni la même portée, mais c’est un autre problème qui n’est pas le sujet de ce texte).


Victor Chklovski, l’art comme procédé, Allia, Paris, 2008.
W.J.T. Mitchell, Iconologie, Les prairies ordinaires, Paris, 2009.
Nelson Goodman, Les langages de l’art, Hachette, Paris, 2009.

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