Dynamique d’une poétique et poétique dynamique chez Walter Benjamin.

Celui qui lit est prêt à tout moment à devenir quelqu’un qui écrit…
Walter Benjamin


L’aspect itératif du titre du présent essai n’est pas qu’un simple jeu de mots. Ce que l’on se propose de mettre en évidence dans ce texte, c’est en effet la dynamique d’une poétique du texte benjaminien. L’écriture de Benjamin essaye constamment de mettre en mouvement les paragraphes, d’arracher la lettre à son irréductible immobilité. La marche dans cette perspective devient une métaphore on ne peut plus adéquate. La poétique de Benjamin est ainsi réglée par une dynamique, c’est-à-dire un dispositif qui oriente et cadre le geste de l’écriture. Un jeu textuel contraint se met en branle.

Ce que l’on nomme ici dispositif, Benjamin le désigne par le mot training. Le training est donc le concept qui désigne le modus par lequel l’écrivain parvient progressivement à régler son texte. Cette conception positive dynamique et critique de la pratique scripturaire devrait être mise en relation avec la théorie du langage selon Benjamin qui a bien des égards demeure d’une actualité étonnante. Au contraire d’un courant qui fut souvent dominant au vingtième siècle, Benjamin exacerbe l’expression et la nomination; bref la théorie du langage benjaminienne conçoit l’énonciation comme une performance positive et non pas comme une expérience invariablement vouée à l’échec. Pour Benjamin, il faut parler, il faut écrire, la position de Benjamin est une position combative et affirmative. Ce « combat » scripturaire exige forcément un entraînement, on ne naît pas écrivain, on le devient (à vrai dire on le devient sans cesse si bien qu’on l’est toujours sans l’être jamais définitivement).

La notion de training apparaît à diverses reprises dans les textes de Benjamin. On peut la rencontrer dans sa correspondance (qui elle-même est une écriture sous contrainte et pleinement consciente de l’être) et dans les proses rassemblées au sein de « Images de pensées ». Cette réitération de la notion de training montre son importance comme pilier de la pratique littéraire de Benjamin. La notion apparaît dans le contexte d’une métaphore qui rapproche la marche de l’écriture : le marcheur est à la marche ce que l’écrivain est à l’écriture. La discipline s’impose à l’un et à l’autre afin d’éviter les mouvements inutiles ainis que de superflus dandinements. Voici le fragment d’une lettre de benjamin dans laquelle est développée la métaphore :

« La base de toute compréhension en matière de style, c’est que dire ce qu’on pense, ça n’existe pas. C’est que le dire n’est pas seulement une expression, mais avant tout une réalisation de la pensée qui soumet celle-ci aux modifications les plus profondes, exactement comme le fait de marcher vers un but n’est pas seulement l’expression du voeu que l’on forme d’atteindre ce but, mais sa réalisation, qui expose le voeu aux plus profondes modifications. Quelle tournure prennent ces modifications, épurent-elles, précisent-elles le voeu, ou le rendent-elles au contraire vague et général, cela dépend du training de celui qui écrit. Plus il astreint son corps à la discipline, plus strictement il l’applique à la marche et lui interdit les mouvements superflus, désordonnés ou le dandinement, et plus son pas même deviendra un critère du but qu’il souhaite atteindre, qu’il épure ce but ou l’abandonne s’il n’en vaut pas la peine. »

Une contrainte à laquelle se plia Benjamin fut notamment de ne jamais écrire « je » dans ses textes en proses (sauf bien entendu dans ses écrits autobiographiques). Cette règle fût pour l’écrivain le moyen d’écrire un « meilleur allemand » :

« Si j’écris un meilleur allemand que la plupart des écrivains de ma génération, je le dois en grande partie à une seule petite règle que j’observe depuis vingt ans. C’est la suivante : ne jamais utiliser le mot « je » sauf dans les lettres. »

La première lettre qui ouvre la correspondance de Walter Benjamin évoque déjà en termes très clairs les notions de règle et de contrainte. D’emblée, écrire apparaît être une victoire sur soi-même qui ne peut s’obtenir « qu’en écrivant dans les règles ». Le vouloir de l’auteur est contrecarré par la contrainte et c’est pourquoi c’est « une limite toute technique » qui oblige à mettre fin à la lettre et non la volonté du scripteur. Le jeune Benjamin comprend donc qu’écrire dépend moins d’un paramètre psychologique que d’un paramètre technique. En d’autres mots, pour écrire il faut non pas vouloir écrire (du moins cela ne suffit pas) mais encore faut-il disposer d’une règle. Voudrait-on écrire, sans règle, on ne le pourrait. Cette conscience du réglage textuel, la première citation l’évoque aussi, or entre les deux, vingt ans se sont passés.

Revenons à cette première citation car elle contient en elle-même une poétique de la contrainte qui est extrêmement intéressante. Benjamin rapproche donc l’écriture de la marche. Ce qui est important dans cette métaphore, c’est la manière dont la marche en tant que telle réalise le but qu’elle poursuit et en le réalisant le modifie. Sur le plan d’une poétique de la contrainte, cela aurait pour conséquence de dire que la réalisation du programme textuel de la contrainte modifie le programme. Non seulement le modifie, mais l’accent est délibérément posé sur la réalisation du programme, sur son expression et, dans une certaine mesure, la réalisation du programme, l’écriture s’entend, prend le dessus sur le programme lui-même. En quelque sorte, la contrainte en tant que programme est moins importante que son actualisation. Mieux, le programme est modifié en cours de rédaction. La poétique de Benjamin, du point de vue de la contrainte, n’est ni orthodoxe ni fétichiste. Ce qui modifie du coup notre perception de la contrainte, car il s’agit moins d’isoler celle-ci, du moins son programme, que de saisir son mouvement in process et in progress. La poétique doit réinventer le mouvement de l’écriture. On ne peut donc saisir un texte qu’en le récrivant ou du moins en saisissant cet allant que signale l’usage anglo-saxon du mot training. L’acte importe plus que l’idée de l’acte, ce qu’on peut faire est moins intéressant que ce qu’on est en train de faire; ce qu’on est en train de faire nous pousse à la perfection, bref au style, car le pas, la phrase s’écrivant, devient le critère par excellence.

Pour observer les conséquences textuelles d’une telle poétique, faisons une brève lecture d’un fragment des écrits autobiographiques de Walter Benjamin.

« …je me suis allongé sous un arbre. Il y avait justement du vent ; l’arbre était un saule ou un peuplier, un végétal en tout cas aux branches très flexibles, facilement mises en mouvement, agitées. Tandis que je regardais le feuillage et suivait son mouvement, je me suis mis tout à coup à penser au grand nombre d’images, de métaphores de la langue qui nichent dans un seul et unique arbre. Ces branches, et avec elles la cime, se balancent hésitantes et plient en signe de refus, les branches, selon que le vent souffle se montrent consentantes ou emportées, la masse des feuilles se cabre contre les insolences du vent, en frémit ou leur fait bon accueil, le tronc a une solide assise où il prend racine et une feuille porte ombrage à une autre. « 

La phrase « entraînée » de Benjamin procède par embranchement et par saut. Notons aussi que la réflexivité de la phrase est maximale, la situation du narrateur signale la mise à distance critique qui sous-tend la phrase : le narrateur est couché sous un arbre, mais sa contemplation est loin d’être passive. Le regard du narrateur, nous dit Benjamin, suivait le mouvement du feuillage agité par le vent. Le regard est lui-même en mouvement. Ce mouvement de la phrase qui résonne avec la métaphore de l’arbre agité par le vent peut se décrire (se récrire) comme suit : l’image montre un narrateur couché qui contemple le mouvement du feuillage et la métaphore s’élabore dans le rapprochement de l’arbre et du texte car de l’arbre surgissent les images et les métaphores. Le mouvement du feuillage renvoie par l’effet de la métaphore au mouvement de l’écriture. L’écriture de Benjamin élabore un type de proposition disjonctive, ou ceci ou cela, l’arbre était un saule ou un peuplier et impose un choix qui en lui-même contient la proposition disjonctive puisque la proposition « végétal aux branches flexibles » contient en tant qu’ensemble la proposition « saule » et la proposition « peuplier ». La branche est flexible parce qu’elle contient la disjonction, elle intériorise si l’on veut le bougé du choix. La flexibilité, l’hésitation traverse tout ce paragraphe et génère de la sorte un mouvement du texte semblable au mouvement du feuillage agité par le vent. La métaphore de l’arbre vs texte se double d’une seconde métaphore : le sens agite le paragraphe comme le vent agite le feuillage. Et comme la feuille réfute, se cabre ou accueille le vent, le paragraphe réfute, se cabre ou accueille le sens.

Seul le training de Benjamin lui permet de maintenir de la manière la plus stricte et la plus intensive cette suggestion du mouvement. Dans ce paragraphe, chaque élément contribue à maintenir l’hésitation nécessaire à donner sa consistance à la métaphore, métaphore qui est la réalisation même de la pensée de Benjamin. Cette pensée étant au demeurant fermement enracinée car les racines de la pensée puisent leur force du texte lui-même, ce qui explique que le mouvement disjonctif qui agite le paragraphe n’est pas désordonné ni superflu et qu’il n’a rien du dandinement. La contrainte consiste pour Benjamin dans le cas de ce paragraphe à écrire de telle manière que la métaphore de l’arbre agité par le vent soit lisible et visible dans le texte lui-même.

Cette énonciation n’est pas tout à fait correcte, il vaut mieux écrire que la contrainte apparaît soudainement en cours d’écriture, c’est soudainement que le narrateur prend conscience de la métaphore, c’est seulement d’ailleurs au moment où il prend conscience que la problématique de l’accueil vs refus fait son apparition ; à partir du moment où la métaphore de la correspondance texte vs arbre s’établit en connaissance de cause, tous les mots ne seront plus autorisés, ne seront accueillis que les mots et plus exactement les phrases qui renforcent la métaphore. C’est ainsi que tout le paragraphe se met à vibrer comme un arbre sous le vent.

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