Notes sur Proust : le règlement et la stratégie dans le texte de La Recherche du Temps perdu

…les écrivains arrivent souvent à une puissance de concentration dont les eût dispensé le régime de la liberté politique ou de l’anarchie littéraire, quand ils sont ligotés par la tyrannie d’un monarque ou d’une poétique.
Marcel Proust

Du point de vue de la théorie et plus singulièrement de la théorie propre à La Recherche du Temps Perdu, le volume Le côté de Guermantes est un moment clé de l’œuvre de Proust. En effet, on y trouve entre autres choses une réflexion poussée et non dénuée d’humour sur la lecture et plus spécifiquement sur les règles de lecture ; on y trouve aussi, et forcément dirais-je, une réflexion sur les règles d’écriture, les unes ne se concevant que dans la mesure où les autres se conçoivent. Le fragment de Proust placé en frontispice de cet article montre que la poétique proustienne est bien une poétique de la contrainte.

La théorie scripturale proustienne est mise en exergue au cours d’un exposé de Saint-Loup sur la stratégie militaire. On ne s’étonnera guère si avant que les paragraphes sur l’art de la guerre ne se profilent, on trouve dans le texte des expressions qui donnent à penser que là où l’on se trouve dans le texte, on est comme installé dans un observatoire. On ne sera pas surpris non plus d’apprendre qu’au moment où le narrateur quitte le  » quartier  » pour rejoindre Saint Loup et les amis de Saint-Loup, la girouette se met à tourner à tous les vents. C’est que dans les pages qui vont suivre, le sens va s’étoiler, les mots vont s’ouvrir au mécanisme affolant et décoiffant de l’amphibologie, les phrases vont acquérir des sens multiples, la polyphonie sémantique de l’appareil textuel proustien va faire entendre ses grandes orgues.

Rien d’étonnant non plus que lorsque le narrateur se rend au dîner de Saint-Loup l’ombre règne. En cet instant, ni le narrateur ni le lecteur ne sont encore éclairés par les remarques de Saint-Loup (Saint-Loup qui, on le saura, ne fait jamais que répéter des remarques inspirées du narrateur lui-même). Notons enfin en guise de conclusion à ces gloses liminaires que le soir posait aux toits en poudrière du château de petits nuages roses assortis à la couleur des briques et achevait le raccord en adoucissant celles-ci d’un reflet. Si nous devions jamais douter que le texte eut une dimension réflexive, voici du moins de quoi atténuer ce soupçon. En clair, si la clarté est ici possible, il faudra du texte en saisir les reflets à l’instar du narrateur saisissant les reflets des briques, la brique étant en l’occurrence une on ne peut plus limpide allusion à la construction et par voie de métonymie oblige un signe adressé aux ressources réflexives de l’écriture romanesque. Si quelque mauvais coucheur herméneute voulait nous chercher des crosses, nous ajouterions que, outre ces reflets, il devrait compter avec le dernier reflet du couchant et outre cette inflation optique de reflets, il devra encore tenir compte de la même plénitude de sensation qui bombait de telle façon l’apparence de surfaces qui nous semblent si souvent plates et vides (on songe ici à une loupe posée sur la surface et à Saint-Loup qui fera bomber le texte de l’art militaire, le nom même de Saint-Loup serait à étudier de ce point de vue, Saint-Loup contient en partie le mot  » loupe  » et la première partie du nom composé de l’ami du narrateur suggère l’importance du second morceau) et enfin il devra encore relever que ce qui attend dans le logis le narrateur, c’est ni plus ni moins qu’une rame de papier écolier et un encrier ainsi qu’un roman de Bergotte. C’est donc une leçon de lecture que nous allons suivre en compagnie du narrateur et c’est par conséquent aussi une leçon d’écriture.

Avant de nous avancer en compagnie du narrateur dans l’hôtel où se trouvent Saint-Loup et ses amis, relevons que Proust accorde à la lecture une importance déterminante à tel point qu’on pourrait dire que La Recherche n’existe en tant qu’œuvre que dans la mesure où elle est lue. Autrement dit, le texte proustien ne se présente pas comme un objet complètement autonome et achevé, tout au contraire, Proust a une conception relationnelle et dynamique de l’écriture. Un texte doit vivre avec son lecteur et mieux, un texte ne vit qu’à l’instant où le lecteur se met à le lire (c’est une évidence mais combien ne laissent-ils pas fermé dans le rayonnage de leur bibliothèque le livre classique sous prétexte que lu il l’a été, se satisfaisant de la rumeur qui entoure le livre). Certes, il y a lire et lire et pour un nombre non négligeable de lecteurs, le  » génie  » littéraire est enclos dans le texte, inaccessible au commun des mortels protégé par la Beauté des phrases (ces lecteurs-là n’ont pas encore écouté Saint-Loup). Mais cette beauté n’est selon Proust que du toc tant que la scène textuelle n’a pas été mise sous la lumière herméneutique du lecteur.

Au demeurant, la réflexivité du texte proustien est telle qu’on peut dire que le texte se lit au fur et à mesure qu’il s’écrit, le texte est à lui-même son propre commentaire. Cet autotélisme est notons-le bien inclusif et exemplaire et non l’inverse. Le lecteur est un personnage de La Recherche, il en est peut-être même Le Personnage. Les choses se passent de telle manière que le lecteur réel ( le lecteur que Eco désigne comme le  » lecteur empirique « , celui qui  » émet une conjecture sur le type de lecteur postulé par le texte « ) coïncide avec le lecteur virtuel ( le lecteur créé potentiellement par le texte et que Eco nomme  » lecteur modèle « ). Bref lecture et écriture s’imbriquent intimement jusqu’à se confondre. Lire c’est dans une certaine mesure tenter (et risquer) de coïncider avec ce lecteur virtuel intratextuel pour se confondre le temps d’une lecture avec la matière sonore et signifiante du roman. C’est pourquoi toute lecture réussie (c’est-à-dire toute lecture contrainte et réglée) se prolonge par une œuvre nouvelle. Lire en son meilleur sens, c’est écrire et c’est, selon Proust, surtout récrire (cf. l’importance du pastiche dans l’écriture de La Recherche).

Revenons au rendez-vous du narrateur avec Saint-Loup et ses amis. Que ce passage de La Recherche soit un moment clé du texte, le récit en porte la marque. Au niveau diégétique, on relèvera la proposition du narrateur d’user du tutoiement avec Saint-loup, le sens de cette proposition sur le plan métatextuel est notamment de signaler au lecteur l’entrée dans une zone intime du texte, dans cette zone où l’on se débarrasse d’une couche formelle pour faciliter l’échange de la communication ; en effet et le texte de Proust le souligne, il arrive qu’un général (un auteur donc) ne se gène pas pour dire de quel pastiche tactique il va user pour mener sa bataille. L’échange en l’occurrence porte sur la lecture et la beauté esthétique. Un ami de Saint-Loup explique en effet que tout ce que vous lisez (…) dans le récit d’un narrateur militaire, les plus petits faits, les plus petits événements, ne sont que les signes d’une idée qu’il faut dégager et qui souvent en recouvre d’autres comme dans un palimpseste. Saint-Loup donne alors à la demande du narrateur une série d’exemples et termine en disant qu’Il faut étudier ce que j’appellerai tout le contexte géographique. Saint-Loup ajoute aussi qu’il n’est pas indifférent de consulter beaucoup moins ce qu’en annonce le commandement et qui peut être destiné à tromper l’adversaire, à masquer un échec possible, que les réglements militaires du pays. Suit un peu plus loin ce paragraphe : De sorte que, si tu sais lire l’histoire militaire, ce qui est récit confus pour le commun des lecteurs est pour toi un enchaînement aussi rationnel qu’un tableau pour l’amateur qui sait regarder ce que le personnage porte sur lui, tient dans les mains… comme pour certains tableaux où il ne suffit pas de remarquer que le personnage tient un calice, mais où il faut savoir pourquoi le peintre lui a mis dans les mains un calice, ce qu’il symbolise par là, ces opérations militaires, en dehors même de leur but immédiat, sont habituellement, dans l’esprit du général qui dirige la campagne, calquées sur des batailles plus anciennes qui sont, si tu veux, comme le passé, comme la bibliothèque, … De plus, si tel lieu a été un champ de bataille, c’est qu’il réunissait certaines conditions… Il y a des lieux prédestinés. Saint-Loup parle aussi du type de bataille qu’on imite, d’une espèce de décalque stratégique, de pastiche tactique. Ce que suggèrent ces morceaux, c’est que la lecture chez Proust est réglée et qu’elle ne peut s’opérer n’importe comment sous peine de se laisser étourdir et migrainer (comme le dit Saint-Loup à propos du visiteur abruti des musées qui ne voit que les choses et non leur pourquoi). Cette lecture doit être attentive au contexte et aux plus petits faits, aux plus petits événements du texte. La lecture doit donc être soigneuse et ne rien laisser passer. Elle doit se référer à ce que Saint-Loup appelle les règlements. Elle ne doit pas se laisser abuser par le sens premier du texte car ce texte est feuilleté tel un palimpseste si bien que sous un mot s’en cache un autre ou sous un sens s’en cache un autre. Une lecture productive de La Recherche (qui n’exclut nullement la lecture de loisir) se règle donc sur une approche analytique, dynamique et archéologique du texte. Analytique car il convient de distinguer à l’instar du tableau les différentes parties qui le composent. Dynamique car il s’agit de mettre en relation les parties entre elles. Archéologique car il s’agit de retrouver les batailles qu’on imite, bref le texte originel sur lequel s’écrit le palimpseste. Si l’on est autorisé à lire la théorie militaire de Saint-Loup comme une poétique déguisée de Proust lui-même c’est parce que le narrateur souligne qu’il ne pourra s’intéresser à l’art militaire qu’à la seule condition que cet art ne soit pas différent des autres arts. Et ici intervient l’élément critique de la poétique proustienne. Au point où nous en sommes, la théorie dit plus ou moins qu’au fond, il ne s’agit jamais que d’appliquer des règles et de répéter des textes qui ont déjà été écrits. Or le narrateur voudrait que la règle ne fût pas tout et qu’il ne suffise pas de calquer les textes modernes sur les textes anciens. Cette idée de calque lui plaît, mais elle pose le problème du génie du chef. Si l’art d’écrire est cette science réglée qui préétablit les textes, qu’est-ce qui permet de distinguer un bon écrivain d’un mauvais écrivain.

Voici certainement une des questions les plus sensibles adressées à la poétique de la contrainte. Suffit-il d’appliquer un programme textuel pour écrire un texte qui soit un bon texte voire un texte génial ? La réponse de Saint-Loup opère en deux temps. D’abord il montre que le programme contient les différentes possibilités de l’action, de l’écriture elle-même autrement dit (l’Oulipo n’a rien ajouté à cette idée de Proust) et que le bon général (traduisez le bon lecteur et le bon écrivain) est celui qui choisit la meilleure configuration possible. Le choix de la configuration n’est encore rien cependant, l’élément décisif ce sera la bataille elle-même (traduisez l’écriture de l’œuvre, c’est-à-dire l’application du programme). Bref, c’est en écrivant et en interprétant les règles de la manière la plus adéquate que le texte se distingue. Il reste à donner des exemples de l’usage de contraintes dans le texte proustien. Les règles de lecture doivent nous mener aux règles d’écriture. On doit donc lire le texte en s’attardant aux plus petits événements, aux détails et au contexte. On doit aussi découvrir sous le sens premier les sens seconds et sous le nouveau texte l’ancien. Il ne s’agit pas de relever à la suite de Ricardou les contraintes narratives qui programment le récit structurellement parlant. Les exemples qui suivent illustrent les règles d’écriture du texte, en somme c’est le  » comment j’ai écrit certains de mes livres  » de Proust (sauf que dans ce cas, le comment est énoncé par le lecteur, lecteur il est vrai sollicité par le texte lui-même). L’on est en droit de s’interroger effectivement sur la coloration militaire de la théorie énoncée par Saint-Loup. Pourquoi Proust choisit-il de manifester sa théorie par la voix d’un militaire ? Or il faut se rappeler que si le narrateur a été rejoindre Saint-Loup dans sa caserne, c’est pour se rapprocher paradoxalement de la duchesse de Guermantes. Mais si l’on considère précisément le nom de la duchesse, on constate que la première syllabe est  » guer « . Le destin du narrateur est donc programmé dans le nom de la duchesse. Le discours de plus se déroule dans un lieu pour gourmets et gourmands, mots que le mécanisme rhétorique de la paronomase autorise à retrouver dans le nom même de Guermantes, Saint-Loup ne décrète-t-il pas à propos du narrateur que celui-ci doit  » être bien nourri  » et  » ça coûtera ce que ça coûtera « , n’est-il pas question aussi d’une  » escouade gourmande  » ? Le nom propre est le programme du texte proustien et contient en soi le programme d’écriture du texte de La Recherche. On peut encore lire, et le contexte textuel autorise cette interprétation, le nom  » Guermantes  » comme contenant l’expression  » les guerres mentent « , le texte invite de fait le lecteur à transcender le sens premier, la stratégie militaire théorisée par Saint-Loup ne parle pas dans ce cas exclusivement des guerres qui sont citées mais aussi de guerres moins sanglantes plus littéraires et textuelles. Quant à la sonorité  » er « , on se souviendra qu’elle constitue une particule voyageuse qui structure le désir et la narration au travers des noms de Guermantes, de Gilberte, d’Albertine, de Mademoiselle de Stermaria et jusqu’à l’écrivain Bergotte qui lui cristallise le désir d’écrire du narrateur. Le nom propre ne monopolise pas la totalité de la poétique proustienne puisque le pastiche joue lui aussi à plein dans le régime scripturaire de La Recherche ; Proust, on le sait s’est essayé au pastiche avant de se lancer dans l’écriture de son œuvre et a donc découvert les ressources créatrices de la contrainte du pastiche. Un autre type de contrainte proche d’une procédure roussellienne consiste à écrire le texte de telle manière qu’une même expression soit prononcée par deux personnages différents dans des endroits différents du texte. Une même expression est ainsi employée par un militaire qui est en réalité un jeune licencié ès lettres et par le duc de Guermantes. Or la première occurrence paraît dans le volume I de  » Du côté de Guermantes  » et la seconde paraît dans le volume II. Ou bien encore varier une histoire en variant ses paramètres, Un amour de Swann constitue de ce point de vue le récit par excellence qui variera en tous sens, c’est le récit du malentendu amoureux, malentendu amoureux entre Odette et Swann et plus tard entre le narrateur et Gilberte et ensuite entre le narrateur et Albertine. Les personnages eux-mêmes ne cessent de modifier leur apparaître et Proust déploie de ce point de vue une phénoménologie du personnage d’une richesse extrême. Quant au palimpseste, il s’agit ni plus ni moins d’une combinaison d’anciens textes qui évoluent sous le nouveau. On citera Balzac, Stendhal (Je répondais timidement que Mosca avait quelque chose de M. de Norpois dit le narrateur), Saint-Simon, les Mille et une Nuits et encore l’Iliade. La Recherche est donc la résultante d’une batterie de contraintes scripturaires sans lesquelles le narrateur /auteur serait demeuré ce personnage mondain et stérile qu’on voit courir de salon en salon à la recherche de l’écriture. L’œuvre de Proust ne doit pas demeurer figée dans son statut de chef d’œuvre immortel, il faut la lire et la relire tant elle contient déjà en germes un ensemble d’aspects poétiques dont la connaissance et l’usage sont on ne peut plus actuels. Le devenir de l’écriture est indissolublement lié au devenir de la lecture, c’est l’une des grandes leçons de La Recherche. Terminons ce bref commentaire par une citation du premier traducteur de Proust en allemand. Walter Benjamin écrivait en effet dans son texte sur la traduction que  » Nul poème n’est destiné au lecteur, nul tableau à l’amateur, nulle symphonie à l’auditeur « . Ceci donc en guise de contrepoint et de rehaut de noir à un tableau qui sans cela serait par trop limpide et transparent.

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